Interview de Claude Pinoteau (avril 2006)
En avril 2006, lors de notre entretien avec Claude Pinoteau, celui-ci nous a livré de nombreuses informations dont toutes n'étaient pas directement liées au film Cent mille dollars au soleil, film au sujet duquel nous le consultions afin de réaliser l'article publié dans Camions d'hier et d'aujourd'hui n°3, pages 46 à 54. Voici donc les extraits de l'interview qui ont été coupés dans la version publiée par Camions d'hier et d'aujourd'hui n°3.
- CAMIONS - Quand on évoque votre nom, la réponse de l'interlocuteur est toujours "Claude Pinoteau ? Ah oui, La Boum !". Qu'est-ce qui fait que vous soyez tant associé à ce film alors que vous avez par ailleurs réalisé d'autres films à succès ?
- CP - Je ne me plains pas d'être connu pour La Boum, mais ce que les gens ignorent par exemple, c'est que Le Silencieux a été un succès international, qu'il a été projeté à travers 2000 copies en Chine, que j'ai eu des critiques américaines extraordinaires (notamment dans le magazine Time) et que ce succès m'a notamment permis d'enchaîner avec d'autres films. La Gifle a eu le prix Louis Leduc (premier prix du cinéma français) ainsi que le prix de l'Académie française, les gens ignorent cela. La 7e Cible a aussi été un bon succès, servi par la musique de Cosma (Le concerto de Berlin a connu un grand succès). La Boum a pour sa part la particularité d'avoir été vendue dans 80 pays du monde. En France, ce fut le succès que l'on sait, mais ce que l'on sait moins, c'est que le film a rencontré presque deux fois plus de succès en Italie qu'en France ! Ça a été colossale : Fellini a embrassé Sophie Marceau, il y a eu des mouvements de foule à Naples, il y a eu un blessé à Rome que nous sommes allés voir avec Sophie à l'hôpital. En Italie, le film a suscité un engouement exceptionnel. Ce succès planétaire s'explique peut-être par une sorte de consensus : quand à Osaka nous avons vu les petits Japonais rirent aux mêmes moments que les petits Français et être émus aux mêmes moments, on se dit qu'il y a quelque chose d'universel dans les amours adolescentes.
- CAMIONS - La Boum est-elle selon vous un kid movie, un film formaté pour rencontrer le succès auprès des adolescents ?
- CP - Ça c'est un truc qui m'a toujours mis en rage ! S'il y avait une recette du succès, nous l'utiliserions tous ! La Boum est née d'un projet de série télévisée développé par France Télécip dont le P-DG Roland Grety a demandé à Danièle Thompson une idée. Comme Danièle avait deux enfants, dont Caroline âgée de 13 ans et qui était alors en âge d'aller à ses premières boums, Danièle vivait avec Caroline cette émotion d'aller à ses premières boums. Il en naît l'idée d'une série à propos de ces adolescentes de 13 ans qui se prennent déjà pour des femmes. A l'occasion d'un déjeuner, Roland Grety me demande d'écrire le pilote de la série. Je lui réponds que, malheureusement, je suis alors sous contrat avec Gaumont pour Alain Poiré et que je ne suis donc pas libre. Je lis quand même le petit synopsis de Danièle Thompson (fille de Gérard Oury) et avec regrets, je lui dis que c'est dommage, car tout cela me rappelle mes amours d'enfance, j'étais très sentimental, amoureux fou à 14 ans… Mes émotions amoureuses, je n'ai pas l'impression que c'était avant hier, j'ai l'impression que c'était ce matin ! Les amours adolescentes, c'est tout ce que j'aime… J'aimerais tellement faire ce film ! Et puis, j'ai eu l'idée de demander à Alain Poiré de racheter l'idée de Danièle Thompson à Roland Grety pour l'appliquer au prochain film pour lequel j'étais sous contrat. Après deux ou trois semaines, tout était réglé, l'idée était rachetée et à partir de ce moment-là, nous avons, Danièle et moi, écrit le scénario pendant un an. Pour cela, nous avons fait des petites réunions avec des parents d'adolescents, nous avons fait passer des petits magnétophones dans les boums. Caroline, la fille de Danièle, était en première ligne au cours de cette enquête et pour ma part, j'interrogeais aussi mes enfants. Nous en avons déduit avec Danièle un slogan : les enfants se prennent pour des adultes alors que les adultes se conduisent comme des enfants. Les parents ne savent plus quoi faire quand ils accompagnent leurs enfants ou quand ils vont les chercher, ils ont peur qu'il arrive quelque chose. J'ai vécu cela, Danièle aussi. On a beaucoup travaillé. Comme tous les films, La Boum est sortie un mercredi et les deux premiers jours, ça a été une catastrophe avec seulement 2000 entrées et on a cru que c'était foutu. Ce n'est que le vendredi que ça a commencé à bouger, et le dimanche, c'est parti ! Le succès est imprévisible. D'autre part, les comédies souffrent en France d'un certain dédain de la part des critiques.
René Clair, qui était un grand ami, m'a demandé "Quand tu vas commencer à faire de la mise en scène, par quoi vas-tu commencer ?". Je lui ai dit que j'allais commencer par une comédie "– mais tu es fou ! Commence par un bon polar ! La comédie est beaucoup plus difficile à faire !". Et je m'en suis rendu compte ! Quand il est 8 heures du matin en hiver, que toute l'équipe est frigorifiée et que vous demandez à l'acteur d'être primesautier, d'amuser, de jouer la comédie… Eh bien c'est beaucoup plus difficile que de lui dire "Tu descends de ta voiture, tu sors ton pistolet…". La comédie, c'est très dur. Et pourtant, dès que l'on fait quelque chose d'amusant, on a l'impression de déchoir, de pratiquer un genre mineur, les autres genres étant davantage consacrés par la critique. Pourtant le philosophe Alain disait "Le sourire est la perfection du rire".
Avec La Boum, on a touché à quelque chose car c'était d'une grande sincérité. Je n'ai pas cherché le calcul, je n'ai pas chercher à tricher… J'ai vraiment raconté ça comme quelque chose que j'ai ressenti dans ma vie d'adolescent et vous ne pouvez pas savoir le nombre de gens qui m'écrivent encore, les rencontres que je fais encore à cause de ce film. En outre, il est vrai aussi que Sophie a été une révélation et qu'on en a beaucoup parlé.
- CAMIONS - Parlez-nous des repérages dont vous aviez la charge en tant que premier assistant-réalisateur.
- CP - Henri Verneuil avait prévu de tourner Au large d'Eden avec Jean Gabin, qui, pour sa part était hostile au projet parce que le tournage devait avoir lieu en Norvège ("On bouffe mal là-bas" selon Jean Gabin, "J'ai pas envie de me balader en bateau, ça pue le hareng…", toujours selon Jean Gabin). Ni le scénario, ni les dialogues n'avaient été écrits et Jean Gabin était très remonté contre le sujet. Verneuil, ayant Gabin et Audiard sous contrat, n'avait pas de sujet. Audiard a alors proposé à Verneuil le livre Un signe en hiver d'Antoine Blondin. Il l'a fait lire à Gabin à qui ce nouveau projet a plu. J'avais commencé les repérages pour Au large d'Eden, mais Verneuil m'a dit qu'on abandonnait et j'ai donc commencé les repérages depuis Abbevile jusqu'à la Bretagne pour trouver un port et des lieux que j'aie finalement trouvé à Villerville. Verneuil me faisait confiance pour les repérages, notamment pour 100000 dollars au soleil.
- CAMIONS - Michel Audiard a laissé le souvenir d'un homme qui disait "Oui" à toutes les propositions, mais qui ne pouvait pas fournir tout ce pour quoi il s'était engagé. L'avez-vous ressenti ainsi ?
- CP - Michel Audiard était un homme qui avait besoin d'argent, car il était très dépensier. Il ne se souciait guère des questions d'argent, à tel point qu'il a eu quelques soucis avec le fisc. Il descendait souvent dans les grands hôtels (le George V à Paris, etc.), notamment pour écrire et se montrait assez irresponsable quant à ses dépenses. Ce n'était pas un homme qui gérait ses contrats ou ses dépenses… Il s'en foutait complètement ! Toutefois, il refusait d'écrire les scénarios qu'il n'avait pas envie d'écrire. Il était souvent à l'origine des scénarii, mais il était également très fréquent que les scénarii aient été écrits par Albert Simonin avant d'être confiés à Michel Audiard pour que celui-ci perfectionne les dialogues (ce fut le cas, par exemple pour Mélodie en sous-sol). Albert Simonin en a ainsi un peu voulu à Michel Audiard de l'avoir parfois plus ou moins dépossédé de ses créations.
- CAMIONS - Parlez-nous des conditions de tournage de 100000 dollars au soleil.
- CP - Il n'y avait à l'époque à Ouarzazate qu'un seul hôtel – Le gîte d'étape – que nous occupions et qui avait d'ailleurs également servi à loger l'équipe de Lawrence d'Arabie pour certaines scènes qu'ils avaient tournées à Ouarzazate et dans la région. Chacun devait se contenter de la simplicité de cet hébergement.
A Marrakech, dans le palais où nous avons tourné la bagarre finale, j'avais fait faire une grande surface en caoutchouc sur laquelle les mosaïques ont été peintes afin que les acteurs puissent tomber sans se faire mal. Belmondo adore la boxe et Ventura a pratiqué la lutte greco-romaine et le catch. Ils se sont donc beaucoup amusés en tournant cette scène. Leurs jeux sont de styles différents : comme un catcheur Ventura exagérait un peu et marquait des temps entre les coups pendant que Jean-Paul, boxeur, se battait de façon plus légère, avec un jeu moins lourd… Cette scène de bagarre entre Lino et Jean-Paul est non seulement la dernière scène du film, mais aussi la dernière du tournage. Comme ils étaient « chauds », Lino et Jean-Paul avaient décidé de jeter Henri Verneuil dans la fontaine qui se trouvait là. Ils l'ont fait avec ma complicité et, avec un motif futile, j'ai préalablement emprunté à Henri le précieux chronomètre qu'il portait. Après avoir été jeté à l'eau, Henri m'a traité de traître, ce à quoi je lui ai répondu que je venais de lui sauver son chronomètre… Henri m'en a voulu…
- CAMIONS - Vous êtes capable de relater jour par jour votre emploi du temps depuis 1950, comment faites-vous ?
- CP - En 1950 une charmante jeune femme m'a offert un carnet Hermès (agenda) et depuis, j'ai toujours acheté les recharges et les ai conservées. ! Je suis donc en mesure de dire jour par jour ce que j'ai fait depuis 1950 ! Lorsque vous m'avez appelé, je n'ai eu qu'à ouvrir ces fameux carnets pour retrouver ces informations de 1963, période de tournage de 100000 dollars au soleil.